************* Problèmes sur les maladies chroniques

 

Dans les maladies chroniques : les ajouts Belges sont en marron, mais aussi les notes de l'éditeur, et la préface volume 3, 4 et 5, et le plan.

 

Notes de bas de pages : J'ai enlevé les notes de bas de pages pour les intégrer juste au dessous du paragraphe concerné. Ainsi, les numéros de notes sont différents du livre, mais à chaque fois, je les ai mis à jour afin qu'elles soient correctes.

 

Notes de l'éditeur : j'ai ajouté les notes de l'éditeur à la suite des notes de bas de page, ainsi, si on enlève les notes de l'éditeur (toujours en marron, il suffit dont d'enlever le marron - très facile!), on retombe toujours sur le texte original ayant des notes de bas de page correctement numérotées. Et comme en cas d'impression, tout est en noir, j'ai ajouté au début "Note de l'éditeur :" afin que ces notes ne soient pas confondues avec les notes de Hahnemann.

 

Numéros de pages : j'ai supprimé les références à des numéros de pages, et remplacées par autre chose (numéro de paragraphe par exemple). Le plan contient toujours des références aux pages (qui n'existent plus). Ce n’est pas grave pour internet car des liens hypertexte seront fait à la place des pages, mais pour la version imprimée, il faudra remettre les bons numéros de pages.

 

Le chapitre des notes de l'éditeur est supprimé car les notes de l'éditeur sont maintenant intégrées à la suite des paragraphes correspondants, mais jai laissée le chapitre en fin de livre, au cas ou l'impression papier les utilise. Dans ce chapitre, les références aux pages et aux numéros de notes de bas de pages sont fausses.

 


 

 

 

 

LES MALADIES CHRONIQUES.

 

Le document qui a servi de base à cette réimpression est une photocopie de l'édition de 1846, publiée à Paris par J.-B. Baillière et fils.

 

 

 

SAMUEL HAHNEMANN

LES MALADIES CHRONIQUES

 

leur nature spécifique

et

leur traitement homœopathique.

 

PARTIE THÉORIQUE.

 

TRADUIT DE L'ALLEMAND

PAR LE DOCTEUR A.-J.-L. JOURDAN

 

DEUXIÈME ÉDITION.

 

RÉÉDITION DE 1985

REVUE, CORRIGÉE ET COMPLÉTÉE.

 

ÉDITIONS DE L'

ÉCOLE BELGE D'HOMŒOPATHIE

A. S. B. L.

BD. LOUIS SCHMIDT, 91

1040 BRUXELLES.

 


 

Préface

 

Samuel Hahnemann a apporté deux choses à la médecine : d'abord un système thérapeutique basé sur la Loi des Semblables, avec sa clé, le mode original de préparation des médicaments par dilution-dynamisation, ensuite une conception de la maladie basée sur la miasmatique ou définition de la maladie constitutionnelle et des modes de réaction défensifs utilisés par le malade.

C'est par l'étude, réfléchie, du Traité des Maladies Chroniques, deuxième pièce fondamentale de l'œuvre d'Hahnemann, que l'on pourra comprendre la conception hahnemannienne de la maladie.

Hahnemann pose d'abord le problème du "miasme", faille dans l'équilibre de l'énergie vitale de l'être humain, toujours présente à l'état latent et qui va se manifester sous l'action de facteurs extérieurs agresseurs de nature psychique, physique, chimique ou traumatique. Ces facteurs sont les révélateurs d'une disposition morbide préexistante dans l'individu. La cause réelle de la maladie est donc interne au malade.

Cette notion fondamentale impose à l'acte thérapeutique une direction déterminée s'il veut être efficace. Ce qu'il doit atteindre, c'est la cause de la maladie. Ce qu'il faut atteindre et chercher à guérir chez le malade c'est donc bien sa susceptibilité fondamentale, sa réceptivité aux facteurs agresseurs externes, et non ces facteurs occasionnels eux-mêmes.

Vient ensuite la mise en évidence de la symptomatologie vicariante, éliminatrice, qui permet pour un temps de sauvegarder le fonctionnement optimal des organes essentiels à la vie. Cette symptomatologie exprime la tentative, l'effort accompli par la force vitale dans le but de retrouver son équilibre et, pour cette raison, elle doit être respectée. La suppression de ces symptômes vicariants, par voie de traitement localisé de quelque nature que ce soit, ne pourra qu'aggraver la maladie fondamentale qui alors se manifestera nécessairement, de suite ou plus tard, sous une forme identique ou différente, mais toujours plus grave.

La compréhension claire de ce mécanisme de la maladie, ainsi que des moyens mis en œuvre par la Force Vitale pour y remédier, évite au médecin de commettre ces deux erreurs grossières qui consistent d'abord à se tromper sur la cause réelle de la maladie et ensuite à procéder à des interventions thérapeutiques qui aggravent l'état du malade.

En troisième lieu l'étude du Traité des Maladies Chroniques nous apprend cette notion fondamentale de "continuité dans l'histoire pathologique du malade". La maladie d'aujourd'hui résulte de la maladie d'hier qui n'a pas été guérie car la thérapeutique appliquée n'a pas modifié la susceptibilité du malade. Sa prédisposition n'a pas été corrigée alors et c'est pourquoi il est de nouveau malade aujourd'hui. Hahnemann nous apprend à rétablir l'unité du malade dans le temps et nous montre comment et pourquoi les différents événements de sa vie pathologique s'enchaînent, le dernier découlant forcément des précédents.

Miasme ou susceptibilité fondamentale cause réelle de la pathologie, réaction curative d'élimination, unité du patient au cours du temps, voilà les trois grands points de la conception hahnemannienne de la maladie développée dans le Traité des Maladies Chroniques.

 

Le 6 novembre 1985

Docteur Daniel Bucken.

 


 

AVERTISSEMENT.

 

La présente édition des MALADIES CHRONIQUES est (comme l'ORGANON que nous avons publié l'an dernier) une réimpression, avec des additions, des notes et des corrections, de la seconde édition française, parue en 1846 à Paris, chez J.-B. BAILLIÈRE.

Nous l'avons toutefois limitée -suivant en cela l'exemple américain- à la partie théorique qui forme le premier tiers du premier volume de ladite édition française (et dont l'importance doctrinale n'est plus à démontrer), que nous avons complétée de toutes les préfaces qui figurent dans les différents volumes de la seconde édition originale allemande.

Le texte que BAILLIÈRE publia en 1846 est une traduction, par le docteur A. J. L. JOURDAN, du premier volume, paru en 1835, de la seconde édition allemande, à laquelle le traducteur a ajouté en préface une traduction (incomplète d'ailleurs) de l'avant-propos du troisième volume paru en 1837.

 

Pourquoi cette édition ?

Il existe en effet en librairie une traduction française, datant de 1969, de la main de Pierre SCHMIDT (de Genève), assisté de son élève Jost KUENZLI (de Saint-Gall). Celle-ci ne suffit-elle donc pas aux besoins des homœopathes de langue française ?

Force nous est de dire que non.

En effet, si le docteur SCHMIDT a l'admirable mérite, que nous sommes le dernier à lui contester, d'avoir ranimé puis tenu bien haut et pendant plusieurs décennies en Europe continentale le flambeau de l'homœopathie Hahnemannienne uniciste, qui sans lui eût menacé de s'éteindre, -nous tenons d'ailleurs à lui rendre ici publiquement l'hommage qui lui en revient,- il faut bien reconnaître que sa traduction des MALADIES CHRONIQUES est loin d'offrir la fidélité qu'on serait en droit d'attendre d'un ouvrage d'une telle importance doctrinale -ce dont pourtant il se targue à la page 11 de ses prolégomènes.

Donnons quelques exemples :

Tout d'abord SCHMIDT se complaît à utiliser un vocabulaire pour le moins bizarre. Il nous apprend ainsi à la page 224 que la prise journalière de sucre de lait maintient le patient dans "un état d'ataraxie", alors que Hahnemann se contentait de le voir simplement plus calme, d'humeur plus égale (gleichmüthiger). Ce que Hahnemann appelle, comme tout le monde, des "climats humides" (feuchten Klimate, p. 168) devient sous la plume enthousiaste de SCHMIDT des "influences météoropathiques humides" (p. 233, n° 248). Il nous parle de "pharmacochronie", de "pharmacopollaxie", de "pharmacopraxie" (et j'en passe !), là où Hahnemann emploie le langage de tous les jours de l'honnête homme. Le titre allemand "Syphilis" (p. 108), sans doute jugé trop simple, prend, abandonné au génie imaginatif de SCHMIDT, des allures de "Thérapeutique homœosyphilitique de la Lues venerea" (p. 163) !

Mais ces fantaisies innocentes deviennent dangereuses lorsqu'elles se mettent à avoir des conséquences doctrinales. Les antipsoriques de Hahnemann (die antipsorischen Arzneien) deviennent chez SCHMIDT des "homœopsoriques" ; les miasmes de Hahnemann se transforment en de vulgaires "agents infectieux" ; SCHMIDT va ainsi jusqu'à défigurer la pensée du Maître en nous apprenant "que le virus psorique est un agent infectieux" (p. 185), là où Hahnemann nous enseigne "que la psore est un miasme chronique" (dass die Psora ein chronischer Miasm (...) sey) !

Les imprécisions de la traduction de SCHMIDT sont parfois susceptibles de faire passer Hahnemann pour un naïf ou un ignorant. Par exemple, lorsqu'il nous affirme sans sourciller à la page 181 que deux globules de Sulphur suffisent à guérir un enfant de la psore "pour toute sa vie" ! Même Hahnemann, dont l'optimisme est parfois un peu excessif, n'a jamais osé aller si loin dans le triomphalisme ! Au bas de la page 244, SCHMIDT nous parle des "substances alcalino-terreuses", là où Hahnemann a écrit "die Erden", les terres, paraissant totalement ignorer que, pour le chimiste du XIXe siècle, le mot "terres" désignait des oxydes insolubles tels l'alumine, la silice (sic), la baryte, la chaux, la magnésie, etc. (cf. infra la note au § 282). Cette désinvolture étonne, quand on sait qu'il s'agit de délimiter quelles substances sont susceptibles de devenir des remèdes antipsoriques.

 

Mais ce n'est pas encore là le plus grave. Il arrive à SCHMIDT de corriger carrément Hahnemann d'après ses conceptions personnelles -sans prévenir le lecteur. Il modifie le texte en ajoutant ou retranchant des phrases (voire des alinéas entiers), en inversant des paragraphes, en bouleversant totalement l'ordre des symptômes dans les différentes listes données par Hahnemann.

C'est ainsi qu'il introduit l'alphabet de MURE, qui ne pouvait évidemment pas figurer dans le texte de Hahnemann, aux pages 117 et 153 de sa traduction. A l'alinéa 230 (page 173 ci-dessous), dont JOURDAN donne une traduction assez fidèle, SCHMIDT met dans la bouche de Hahnemann un texte que ce dernier n'a jamais écrit lorsqu'il lui fait dire "j'ai fait là une découverte importante, à savoir que certains remèdes psoriques à action profonde et prolongée comme par exemple ARSENICUM et SULPHUR ont également la possibilité d'une phase d'action courte, comme les apsoriques (par exemple BELLADONNA) et semblent se comporter comme tels dans les affections purement aiguës." Suivent alors, après cette traduction fantaisiste, six lignes de texte qui ne figurent absolument pas chez Hahnemann (n° 233, pp. 215 et 216).

Aux pages 207 et 209, SCHMIDT inverse l'ordre des paragraphes : ce qu'il regroupe sous le numéro 229 (§§ 216 et 217 de notre édition) doit en effet se trouver avant ce qu'il place sous le numéro 228 (§§ 218 à 221 de notre édition). Page 115, le paragraphe 145 est entièrement de la main de SCHMIDT (et non seulement les trois dernières lignes, comme la parenthèse tendrait à le faire croire). Page 235, SCHMIDT supprime carrément un alinéa entier (le § 256 de notre édition), pourtant fort important, puisqu'il a trait aux anciens symptômes qui reviennent et aux nouveaux qui apparaissent.

Mais la faute la moins pardonnable que SCHMIDT s'autorise est de corriger la conception hahnemannienne de la maladie chronique en décrivant à la psore trois stades : primaire, secondaire et tertiaire (distinguant artificiellement la psore éclatée de la psore manifestée pour faire de cette dernière la psore tertiaire), là où le Maître n'avait distingué que deux stades -séparés par une phase de latence : la symptôme cutané et les symptômes secondaires de la psore manifeste (voir le § 108, page 115 ci-dessous).

N'insistons pas. Le lecteur aura compris depuis longtemps que le texte présenté par SCHMIDT n'est plus du Hahnemann, c'est avant tout du SCHMIDT. On aurait cependant aimé savoir, dans ce fouillis et dans ce galimatias pédant, ce qui en fait vient de Hahnemann. Nous ne reprochons pas à Pierre SCHMIDT d'avoir des idées personnelles sur la question. Il a le droit et nous les respectons. Mais nous aurions préféré qu'il les coule en forme de notes, nettement distinctes du texte original.

C'est pourquoi nous avons entrepris la tâche de présenter aujourd'hui au public de langue française le texte français le plus près de la pensée du Maître qui existât à ce jour, savoir la traduction de JOURDAN sur la seconde édition allemande, qui était devenu introuvable depuis plus d'un siècle, car il n'a (à notre connaissance) jamais été réédité depuis 1846.

Est-ce à dire que cette traduction est sans défaut ? Certes non. Mais elle a au moins le mérite d'essayer d'être fidèle.

JOURDAN, cependant, était un homme parfois pressé. La première traduction qu'il fit, -en 1832,- sur la première édition allemande, était assez soignée. Dans sa traduction de la seconde édition, il a fait par-ci par-là quelques corrections à sa première traduction (dans la partie du texte restée identique d'une édition à l'autre), mais, lorsqu'il s'est agi de traduire les paragraphes que Hahnemann a modifiés, remplacés ou rajoutés à sa seconde édition, JOURDAN s'est alors contenté d'une traduction à la va-vite, souvent fort imprécise, et parfois très résumée, de la pensée du Maître.

Nous possédons une photocopie du texte original allemand (signalons au lecteur intéressé qu'il a été réédité en 1983 par ORGANON-VERLAG, Berg am Starnberger See, sous le titre original Die chronischen Krankheiten, etc., et qu'on peut facilement se le procurer en librairie). Nous avons donc revu le texte de JOURDAN à la lumière de l'original et avons ainsi pu mettre en évidence un certain nombre de non-concordances.

JOURDAN a délibérément opté pour l'allégement de la phraséologie. Omettant sans vergogne ce qu'il considérait sans nul doute comme des lourdeurs de style typiquement germaniques, il a malheureusement sacrifié ainsi un grand nombre de nuances du texte original, souvent importantes -puisqu'il s'agit ici d'une œuvre scientifique.

C'eût été un travail de titan que de refaire tout le texte. Aussi nous sommes-nous contenté de signaler les erreurs ou les imprécisions qui nous ont paru les plus importantes, surtout dans les passages les plus essentiels du point de vue doctrinal, où nous nous sommes livré à une comparaison extrêmement minutieuse à la fois avec le texte allemand original et avec l'excellente traduction américaine du Professeur Louis H. TAFEL, ce qui nous a permis de proposer des traductions, souvent un peu lourdes, mais toujours extrêmement fidèles, car, lorsque le choix s'offrait à nous, nous avons chaque fois préféré sacrifier l'élégance du style à la précision et à l'exactitude du rendu de la pensée de Hahnemann.

Le lecteur méticuleux trouvera peut-être nos corrections trop peu nombreuses, tandis que l'étudiant pressé nous traitera probablement de maniaque. Peu importe. Ce travail, si incomplet et si imparfait soit-il, aura au moins le mérite d'avoir été fait ; libre à celui qui veut encore le peaufiner de s'atteler à la tâche. Nous estimons cependant que, tel qu'il est présenté actuellement, ce texte -avec ses notes et ses corrections- est en ce moment le meilleur qui existe en langue française, et qu'il permet à tout homme de bonne volonté de se faire une idée suffisamment exacte et suffisamment précise de la pensée de Hahnemann, en particulier de sa conception géniale de la maladie chronique, c'est-à-dire du plus grand problème de la médecine de tous les temps et de tous les pays, celui sur lequel tous les systèmes thérapeutiques ont buté et dont il est le premier à lever un coin du voile, le premier à proposer une thérapeutique qui, dans un très grand nombre de cas, soit réellement efficace.

Pour des raisons strictement matérielles, il n'a pas paru possible de refaire la composition du texte pour les passages qui nécessitaient une note, un complément ou une correction. Cela nous aurait entraîné vraiment trop loin. Nous avons préféré grouper toutes nos remarques à la fin du livre, nous bornant à les signaler aux endroits voulus par un, deux ou trois astérisques, selon l'importance que nous leur accordions. Ce système offre de plus au lecteur l'avantage de lui permettre de ne pas être d'accord avec notre traduction et de lui préférer le cas échéant, et après comparaison avec l'original, celle de JOURDAN ou une autre de sa propre main. Elle permet aussi à l'historien de peut-être mieux comprendre certaines discordances, divergences ou même dissidences doctrinales qui ont pu apparaître dans la façon de comprendre et d'exercer l'homœopathie en France, et dont un des points de départ a pu être telle ou telle imprécision de la présente traduction de JOURDAN.

Et, puisque nous abordons ce problème, nous ne pouvons nous empêcher de mettre ici l'accent sur un point qui nous tient particulièrement à cœur. Une des choses les plus remarquables en homœopathie est que les points de vue les plus opposés s'y côtoient, se réclamant tous de la pensée de Hahnemann et se chamaillant à coup d'articles des Études de médecine homœopathique (publiées en anglais sous le titre Lesser writings), de paragraphes de l'Organon ou de fragments des Maladies chroniques, qu'ils s'assènent avec la plus grande conviction, en se traitant, par surcroît, des noms les plus élégants et les moins courtois que leur fournissent la dérivation gréco-latino-française ou la faune aviaire !

Il est malheureusement exact que, quoi qu'ait dit Hahnemann, il est assez souvent possible de trouver quelque part un autre texte où il affirme à peu près le contraire ! Serait-il un homme d'une rare inconséquence ? Point du tout. Les choses sont bien plus simples que cela. Il y a cent cinquante ans, personne ne disposait de machines à écrire avec traitement de texte par ordinateur. Ce qui signifie que la rédaction d'ouvrages aussi denses que l'ORGANON ou les MALADIES CHRONIQUES était une longue peine qui exigeait bien des veillées à la chandelle ; et que toute modification, correction ou addition signifiait automatiquement de longues heures d'un labeur ingrat. Or, chez un homme tel que Hahnemann, jamais la pensée ne peut s'arrêter de progresser, jamais donc son œuvre ne peut être parfaite, et toujours lui faut-il sur le métier remettre son ouvrage. C'est ce qu'il ne cesse de faire tout au long de sa vie. Sans cesse il corrige ses traités fondamentaux, l'ORGANON et les MALADIES CHRONIQUES. Mais, chaque fois qu'il modifie un alinéa ou un paragraphe, l'alignant sur le point ultime de l'évolution de sa pensée, il lui est bien évidemment impossible de revoir tout le texte de A à Z -faute d'ordinateur !- et c'est ainsi que les stades antérieurs de l'évolution de sa pensée persistent (même dans le même ouvrage) à côté des productions les plus récentes de son esprit, dont le génie est toujours sur la brèche.

Il est donc indispensable de lire Hahnemann d'une façon dynamique, de rétablir l'unité spatio-temporelle de sa pensée, sous peine de ne plus rien y comprendre.

Une étude exhaustive de ce problème n'a pas ici sa place, car elle nous entraînerait à des développements d'une ampleur telle que cet Avertissement risquerait d'étouffer le texte ! Nous nous bornerons donc à en résumer très brièvement les points les plus essentiels.

 

La conception Hahnemannienne de la santé, de la maladie et de la guérison.

L'homœopathie a commencé par n'être qu'une méthode thérapeutique, une simple technique de traitement, basée sur la loi des semblables et la dynamisation des doses infinitésimales. Dans l'application de cette loi des semblables, il y a d'ailleurs deux étapes : la première (et la plus ancienne) où l'on recherche la similitude avec la maladie du patient, la deuxième où l'on recherche la similitude avec le patient lui-même, la différence entre les deux conceptions se marquant par la façon opposée dont on fait la valorisation des symptômes et leur hiérarchisation, la première accordant la prééminence aux symptômes locaux (voire pathognomoniques), la seconde aux symptômes généraux, en commençant par les mentaux.

Tout ceci marche très bien quand il s'agit des maladies aiguës, mais en ce qui concerne les maladies chroniques, Hahnemann s'est rapidement rendu compte qu'il persistait un réel problème.

La solution à ce problème se trouve dans le présent livre des MALADIES CHRONIQUES, où Hahnemann explique, en 1828, qu'il a découvert qu' "on n'a jamais affaire qu'à une portion séparée d'un mal primitif profondément situé". (1)

 

(1) Man hat es nimmer nur mit einem abgesonderten Theile eines tief liegenden Ur-Uebels zu thun, cf. § 20, p. 9 ci-dessous- p. 7 de l'original allemand.

 

Et qu'est-ce que c'est, ce mal primitif profondément situé ? Hahnemann a d'abord cru que c'était un principe contagieux, qu'il appelait "miasme", et il explique dans le présent ouvrage qu'il en existe trois.

Mais il lui fallut encore cinq ans de réflexion pour arriver à la conclusion qu'il s'agissait en réalité d'un déséquilibre, d'un désaccord, d'un dérèglement de la force vitale, ce qu'il nous enseigne pour la première fois dans la cinquième édition de l'ORGANON, parue en 1833 (§§ 9 à 16).

Ceci bien sûr n'enlève rien à ce qu'il a découvert auparavant, et, par conséquent, rien ne l'empêche de publier, en 1835, deux ans plus tard, sa seconde édition des MALADIES CHRONIQUES, étant bien entendu que tout homme intelligent comprendra, -sans qu'il soit besoin de modifier tout le texte coûteusement typographié en 1828,- que, lorsqu'on parle des trois miasmes, il ne saurait désormais plus être question d'autre chose que de trois types différents de déséquilibre de la force vitale.

L'essentiel de la pensée Hahnemannienne, à propos des maladies chroniques, c'est qu'il y a en tout être vivant, apparemment en bonne santé, un désaccord latent de la force vitale, un dérèglement caché, insoupçonné. Et ce déséquilibre latent de la force vitale, qu'il soit du type psorique, sycosique ou syphilitique -ou d'un type combiné de deux ou des trois miasmes- ne demande qu'à sortir au grand jour à la première occasion. Il se manifestera donc à la faveur d'une cause occasionnelle (1), qui fera éclater la maladie (2). Et ce pourront alors être toutes sortes de maladies, qui apparaîtront comme des maladies différentes et indépendantes les unes des autres, qui surviennent chez le même individu tout au long de son existence, mais qui ne sont jamais, en fait, que des expressions différentes d'une seule et même maladie latente, d'un seul désaccord caché de la force vitale, qui constitue une charge explosive morbide insoupçonnée (une charge miasmatique), et qui ne se manifestera (3) que si une cause occasionnelle lui sert de détonateur et la fait éclater sous la forme d'une maladie. Ce détonateur pouvant être à peu près n'importe quoi : un refroidissement ou un échauffement, des vexations répétées, un effort physique anormal, un violent chagrin, un traumatisme, etc. -et si Hahnemann avait été au courant des découvertes de la bactériologie moderne, il aurait certainement ajouté : un microbe ou un virus.

 

(1) Causa occasionalis, ORGANON, §§ 7 et 93.

 

(2) § 100, pp. 71 à 75 ci-après : diese oder jene von den namenlosen, (psorischen) chronischen Krankheiten bricht aus, l'une ou l'autre des innombrables maladies chroniques (psoriques) éclate.

 

(3) § 107, p. 114 ci-après : das (...) laut werdende Krätz-Siechthum, la maladie chronique psorique qui devient manifeste.

 

G. H. G. JAHR (1) ira jusqu'à nous dire (parlant de Hahnemann) que "même, dans sa théorie de la psore, il est loin de faire des recherches sur la nature de la tendance morbide que la gale aurait pu imprimer aux fonctions vitales de l'organisme ; ce qu'il y voyait, c'était la cause ou l'influence étrangère qui avait occasionné cette diathèse morbide et contre laquelle il cherchait des antidotes (...). Nous avons assez souvent causé avec lui pour être sûr d'avoir connu à fond sa manière de voir sur tous ces points." (Notons que c'est JAHR lui-même qui a mis les italiques.) On ne peut dire plus clairement que même l'acare n'est que la cause occasionnelle qui sert de révélateur au déséquilibre préexistant de la force vitale, mettant ainsi la diathèse psorique en évidence. (2).

 

(1) Principes et règles qui doivent guider dans la pratique de l'homœopathie, Paris, J.-B. BAILLIÈRE et FILS, 1857, pp. 46 et 47.

 

(2) Voir également le § 280 ci-après (texte complet, uniquement dans nos notes de l'éditeur).

 

Et cette psore, ce désaccord d'abord latent, puis manifeste, de la force vitale, qui est la seule véritable cause fondamentale qui produit toutes les autres formes de maladie, d'ailleurs innombrables (1), ne fait que s'amplifier et se développer d'année en année jusqu'à la mort du malade, malgré les traitements, pourtant homœopathiques, dont nous venons de parler. Nous sommes donc obligés de conclure qu'on n'a ainsi diminué en rien la charge psorique du malade.

 

(1) Die einzig wahre Grund-Ursache und Erzeugerin aller der übrigen vielen, ja unzähligen Krankheits-Formen -ORGANON, 5e éd, § 80.

 

On comprend dès lors qu'il n'y ait, en fait, que deux types de traitement possibles :

1. Le traitement curatif, qui diminue la charge psorique du malade, et qui améliore donc le niveau de santé général du malade.

2. Le traitement palliatif, qui ne diminue pas cette charge miasmatique. Il se limite à soulager le malade au plus vite des symptômes qui le gênent. Il n'améliore pas le niveau de santé général du patient. Et l'expérience montre au contraire que, malheureusement, dans la plupart des cas, il l'aggrave.

La mission du véritable médecin est de rendre la santé au malade (ORGANON, § 1) et, s'il lui est impossible d'atteindre ce bel idéal, il faut au moins qu'il améliore son niveau général de santé, c'est-à-dire qu'il diminue sa charge psorique, le désaccord -latent ou manifeste- de sa force vitale, qui est la seule véritable maladie de l'individu.

Les moyens pour y parvenir sont exposés d'une manière générale dans l'ORGANON, et dans le détail dans LES MALADIES CHRONIQUES.

Le message essentiel que nous transmet Hahnemann dans cet ouvrage n'est cependant pas limité à une technique plus efficace pour combattre la maladie chronique. Non, c'est avant tout une conception différente de la santé, de la maladie et de la guérison.

La scission se fera par conséquent entre deux types d'homœopathie, qui toutes deux cependant se réclameront de Hahnemann :

1. Celle qui rejette le message transmis dans LES MALADIES CHRONIQUES et qui se présente uniquement comme une technique supplémentaire à ajouter à l'arsenal déjà proposé par la médecine classique et les diverses médecines non conventionnelles. Elle se subdivise encore en deux catégories :

a) Une méthode purement palliative qui se focalise sur la maladie et court ainsi le risque de n'aboutir qu'à une suppression avec augmentation de la charge miasmatique du malade, et qui, dans les meilleurs des cas, ne permet de toute façon d'obtenir rien de plus qu'une palliation non toxique.

b) Une méthode superficiellement curative, qui se centre au contraire sur la totalité du malade, mais qui ne le considère que dans sa réalité instantanée, et qui, le plus souvent, ne produira pas de guérison plus profonde ou plus durable que celle d'un état aigu.

Dans les deux cas, cette façon de concevoir les choses n'est pas bien différente de celle des allopathes.

2. Celle qui a compris et qui applique le message contenu dans LES MALADIES CHRONIQUES, qui considère le malade dans la totalité spatio-temporelle de sa biopathographie (comme l'a si bien dit le docteur Daniel BUCKEN dans sa préface à l'ORGANON (1), qui regarde l'individu comme une unité réactionnelle dont chaque épisode pathologique, -fût-il le plus insignifiant en apparence ou le plus lointain dans le temps,- a une véritable signification et qui, visant la guérison -si elle ne peut toujours l'atteindre- aura pour objectif premier de réduire au minimum la charge psorique du patient, c'est-à-dire, en fait, sa susceptibilité à toutes les autres maladies.

 

(1) Éditions de l'École Belge d'Homœopathie, Bruxelles, 1984.

 

 

Quelques précisions historiques.

La première édition allemande des MALADIES CHRONIQUES (en 4 volumes) parut de 1828 à 1830 sous le titre "Die chronischen Krankheiten, / ihre eigenthümliche Natur / und / homöopathische Heilung" (Les maladies chroniques, leur nature spécifique et leur traitement homœopathique). Elle fut traduite en français par le docteur A. J. L. JOURDAN et publiée en 1832, par J.-B. BAILLIÈRE, sous le titre de Doctrine et traitement homœopathique des maladies chroniques.

La deuxième édition allemande, corrigée et considérablement augmentée (zweite, viel vermehrte -und verbesserte- Auflage), en 5 volumes cette fois, parut de 1835 à 1839 ; il fallut cependant attendre 1846 pour que la traduction de JOURDAN (en trois volumes) voie enfin le jour.

Le premier volume de cette deuxième édition allemande est formé du texte théorique dont la traduction forme le gros du présent ouvrage, avec pour seule préface celle de la première édition. Les quatre autres volumes sont consacrés à la matière médicale, les trois derniers étant chaque fois précédés d'une préface.

Le texte de JOURDAN, curieusement, ne reprend pas la préface de la première édition mais lui substitue celle du troisième volume (amputée des deux derniers alinéas). Chose plus curieuse encore, une partie de cette préface, dans une traduction différente de JOURDAN, est incorporée dans les trois dernières pages du texte théorique, pour des raisons qui ne sont connues de personne. Il n'y a, dans cette édition, aucune trace des préfaces des deux derniers volumes.

SCHMIDT, visiblement, ne possédait que le premier volume de l'original allemand, car il s'est laissé prendre au piège de cette préface fantaisiste, allant jusqu'à prétendre (aux pages 29, 32 et 259 de sa traduction) que la seconde édition française contient une importante préface et une postface posthumes, qui toutes deux ne figurent que dans la seconde édition française. Or ce texte a été publié en allemand en 1837 ! Le texte que présente SCHMIDT (en guise de préface et de postface) n'est autre chose qu'une interprétation de celui de JOURDAN ; il est manifeste qu'il ignore totalement l'original allemand.

Nous avons tenu à rétablir la réalité historique et avons donc, dans la présente édition, reproduit toutes ces préfaces dans le même ordre que dans l'original allemand. Celle de la première édition est donnée dans la traduction de JOURDAN. Celle de la troisième dans une traduction personnelle où nous avons repris ce que celle de JOURDAN avait de bon, mais que nous avons remaniée, corrigée et complétée d'après l'original allemand. Les traductions des préfaces des volumes IV et V sont entièrement de notre main.

 

 

Justification des additions, corrections et suppressions.

1. Suppressions.

Nous avons, cela allait de soi, supprimé la partie de préface artificiellement introduite par JOURDAN dans les trois dernières pages, rétablissant ainsi la conformité de la traduction avec l'original.

Nous avons également supprimé le court avertissement de l'éditeur de 1846, estimant qu'il ne présentait plus, en 1985, le même intérêt qu'au siècle dernier.

2. Corrections.

Nous avons effectué quelques corrections dans le corps du texte, à vrai dire peu nombreuses, préférant en reporter la plupart (et les commenter, le cas échéant) en fin de volume, pour des raisons avant tout techniques -des corrections dans le texte nous auraient en effet obligé à refaire une partie trop importante de la composition, ce qui aurait introduit, par ailleurs, des passages entiers en caractères légèrement différents des originaux.

3. Additions.

Nous avons reproduit intégralement la préface de la première édition française, ne nous autorisant qu'une seule modification : l'adaptation à l'orthographe moderne. Nous avons ajouté les préfaces des volumes IV et V de l'édition allemande, comme nous l'avons déjà signalé ci-dessus.

Nous avons ajouté en fin de volume de nombreuses notes, qui sont le plus souvent des précisions ou des corrections de la traduction de JOURDAN, mais qui contiennent fréquemment aussi des commentaires et / ou des renseignements complémentaires difficilement trouvables actuellement. Nous nous sommes le plus possible abstenu de considérations purement doctrinales, estimant que ce n'en était pas ici le lieu : nos commentaires visent avant tout à préciser la réalité historique, qui souvent permet de mieux comprendre la doctrine.

Le texte original contient exactement deux grands titres (Natur der chronischen Krankheiten, nature des maladies chroniques, et Heilung der chronischen Krankheiten, traitement des maladies chroniques) et cinq sous-titres (Heilung, traitement, Sycosis, sycose, Syphilis, syphilis, Psora, psore et Die Arzneien, les médicaments). En dehors de cela, il y a de temps en temps une division marquée par une ligne horizontale dans le texte. Et c'est tout.

Aussi avons-nous jugé indispensable de compléter ce livre par une table des matières détaillée, qui est en même temps le plan de l'ouvrage, car on ne retient bien que ce que l'on a bien compris, et l'on ne comprend bien que ce que l'on a bien structuré dans son esprit.

Mais pour qu'une telle table soit réellement utilisable, il fallait qu'elle renvoie à des endroits précis du texte, le numéro de la page ne pouvant suffire. Pour l'ORGANON, il n'y avait pas de problème à cet égard, puisque cet ouvrage comporte une division en paragraphes numérotés. Mais ici, point de numérotation. Aussi l'avons-nous résolument rajoutée, en suivant à la lettre la division en alinéas du texte allemand (contrairement à Pierre SCHMIDT, qui, lui, a utilisé une numérotation de son cru, sans aucune relation avec le texte original). Comme pour l'ORGANON, nous avons complété le foliotage d'origine par l'inscription de ces numéros à côté du titre courant. Nous avons également jugé utile d'ajouter une numérotation (absente dans le texte de Hahnemann) aux listes des symptômes de la psore latente (§ 97, p. 66 sqq.) et de la psore secondaire (§ 106, p. 74 sqq.). Quant aux numéros que nous avons rajoutés au § 54 (cas cliniques, p. 29 sqq.), il ne s'agit d'autre chose que d'une simple mise en conformité avec l'original allemand.

 

Bruxelles, le 1er novembre 1985.

Docteur Jean-Claude Grégoire.

 

*, **, ***. Ces astérisques, dans la marge, renvoient aux notes page 231 et suivantes. Le nombre d'astérisques est proportionnel à l'importance que nous accordons à cette note.


 

DOCTRINE ET TRAITEMENT

HOMŒOPATHIQUE

DES

MALADIES CHRONIQUES,

 

PAR LE DOCTEUR S. HAHNEMANN,

 

TRADUIT DE L'ALLEMAND SUR LA DERNIÈRE ÉDITION,

 

PAR A.-J.-L. JOURDAN,

MEMBRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE.

 

SECONDE ÉDITION

ENTIÈREMENT REFONDUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE.

 

TOME PREMIER.

 

A PARIS, CHEZ J. B. BAILLIÈRE,

LIBRAIRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE,

RUE DE L'ECOLE DE MÉDECINE, 17.

LONDRES, CHEZ H. BAILLIÈRE, 219, REGENT-STREET.

1846.


 

PRÉFACE

de la première édition (1828)

 

Si je ne savais que je suis sur terre pour me perfectionner autant qu'il est en moi et faire aux autres tout le bien que mes facultés me permettent d'accomplir, je m'estimerais très maladroit de lancer dans le domaine public, avant de mourir, un art en possession duquel j'étais seul, et dont il ne tenait par conséquence qu'à moi de me réserver les avantages, en le dissimulant.

Mais, lorsque je révèle cette grande découverte au monde, je regrette d'avoir à douter que mes contemporains apprécient la justesse de ma doctrine, qu'ils se montrent observateurs scrupuleux de mes principes, et qu'ils en tirent ainsi, pour l'humanité souffrante, l'immense profit que peuvent s'en promettre ceux qui les suivront avec ponctualité. Peut-être que, rebutés par l'étrangeté de quelques-uns de mes principes, ils aimeront mieux les rejeter sans examen, sans les soumettre au creuset de l'expérience, et sans chercher à les utiliser.

Du moins ne puis-je guère me flatter que ces importantes communications soient mieux accueillies que l'ont été jusqu'à présent mes vues générales sur l'homœopathie. Car, ne voulant pas croire à l'efficacité de ces doses si faibles et si étendues, qui sont cependant la meilleure manière de développer la puissance dynamique des médicaments appliqués d'après les principes homœopathiques, et que des milliers de faits me permettaient enfin de présenter au monde médical comme étant celles qui conviennent le mieux, on a préféré, pendant des années, d'exposer les malades à des dangers, en forçant les doses, et l'on a manqué le but de cette manière, ainsi qu'il m'était arrivé à moi-même, tout le premier, avant que je me fusse arrêté à mon mode actuel d'étendre et d'atténuer les substances médicamenteuses.

Que risquait-on néanmoins en se conformant de suite à mes prescriptions, et mettant en usage, dès le principe, les faibles doses que je recommande ? Pouvait-il rien arriver de pire que de les voir ne produire aucun bien ? Car il était impossible qu'elles nuisissent ! Mais, en appliquant contre tous principes des doses élevées à des traitements homœopathiques, on a pris, pour arriver à la vérité, le détour si dangereux dans lequel je m'étais engagé moi-même en tremblant, afin de l'épargner aux autres, et d'où j'avais réussi à me tirer heureusement. Après avoir porté plus d'une fois préjudice aux malades, après avoir dissipé le temps en pure perte, il a fallu, pour obtenir des guérisons réelles, en revenir à ce que j'avais proclamé depuis longtemps avec franchise et en m'appuyant sur des motifs péremptoires.

En agira-t-on mieux par rapport à la grande découverte dont je fais part ici au public ?

Si l'on se comporte de même à son égard, tant pis pour mes contemporains ! Il sera réservé alors à la postérité plus consciencieuse et plus éclairée d'en recueillir le fruit. Elle seule parviendra, en suivant fidèlement et ponctuellement les préceptes qui vont être tracés, à délivrer le genre humain des tourments dont, aussi loin que l'histoire remonte, nous le voyons accablé par des maladies chroniques trop nombreuses pour avoir toutes reçu des noms, bienfait que n'ont point encore pu lui procurer ceux qui ont déjà exercé l'homœopathie jusqu'à ce jour.


 

 

DOCTRINE ET TRAITEMENT

HOMŒOPATHIQUE

DES MALADIES CHRONIQUES.

 

 

DE LA NATURE DES MALADIES CHRONIQUES.

 

[§ 1] JUSQU'À présent, la médecine homœopathique, fidèlement suivie telle qu'elle avait été enseignée dans mes écrits et dans ceux de mes élèves, a prouvé partout, d'une manière évidente et décisive, sa supériorité naturelle sur les méthodes allopathiques, quelles qu'elles soient, non-seulement dans les maladies aiguës, c'est-à-dire dans celles qui attaquent l'homme avec rapidité, mais encore dans les épidémies et les fièvres sporadiques.

[§ 2] L'homœopathie a également procuré la guérison radicale des maladies vénériennes d'une manière beaucoup plus sûre et plus exempte d'inconvénients ou d'affections consécutives, en attaquant uniquement par l'intérieur, et au moyen du meilleur remède spécifique, le mal interne qui en est la source, sans troubler ni détruire les symptômes locaux dont il détermine l'apparition.

[§ 3] Mais le nombre des autres maladies chroniques répandues sur la surface du globe était infiniment plus grand, énorme même, et il l'est encore.

[§ 4] Le traitement de ces maladies, tel qu'il a été dirigé jusqu'à présent par les médecins allopathistes, n'a servi qu'à accroître les souffrances de ceux qui en étaient atteints ; car, avec tous ces dégoûtants mélanges de drogues violentes employées à hautes doses, et dont la véritable manière d'agir était inconnue, avec ces bains sans cesse répétés, ces substances destinées à provoquer la sueur ou la salive en abondance, ces moyens stupéfiants, réputés anodins, avec tout cet attirail de lavements, de frictions, de fomentations, de fumigations, de vésicatoires, d'exutoires, de cautères, mais principalement avec ces éternelles prescriptions de purgatifs, de sangsues, de saignées, et ces traitements par la faim, ou autres tortures médicales, mises un jour ou l'autre en vogue par la mode, quelque nom qu'elles puissent porter, tantôt le mal devenait plus grave, et les forces vitales allaient sans cesse en baissant, malgré tous les prétendus fortifiants administrés dans les intervalles ; tantôt, lorsque ces moyens déterminaient un changement manifeste, à l'affection dont le sujet avait été atteint jusqu'alors, se substituait un autre état morbide plus redoutable, provoqué par les médicaments eux-mêmes, et de l'apparition duquel le médecin se consolait en disant qu'au moins l'ancienne maladie avait été vaincue, qu'à la vérité il était fâcheux qu'une affection nouvelle se fût déclarée, mais que du moins on pouvait espérer de guérir aussi celle-là avec non moins de bonheur que l'autre l'avait été. C'est ainsi qu'en changeant les formes d'une maladie, qui au fond restait toujours la même, et ajoutant de nouveaux maux provoqués par le malencontreux usage de médicaments nuisibles, on voyait les souffrances du malade aller sans cesse en augmentant, jusqu'à ce qu'enfin la mort imposât silence pour toujours à ses plaintes, et que les regrets de la famille fussent tempérés par l'illusion consolante qu'au moins on avait essayé et employé tous les moyens imaginables pour prévenir la catastrophe.

[§ 5] Ce n'est point ainsi que procède l'homœopathie, ce don précieux de la Divinité.

[§ 6] Même dans ces autres espèces de maladies chroniques, les adeptes de la médecine homœopathique, toutes les fois qu'ils ne les ont pas trouvées trop dénaturées par l'allopathie, ont fait, en suivant les préceptes consignés aujourd'hui dans mes ouvrages et développés autrefois dans mes leçons orales, beaucoup plus qu'on n'obtient par tous les prétendus traitements qui ont été mis en usage jusqu'à ce jour.

[§ 7] Cette manière d'agir, plus conforme à la nature, leur permettait, après avoir recherché tous les symptômes appréciables de la maladie chronique actuelle, pour lui opposer, aux plus petites doses possibles, celui des moyens dont on a jusqu'à ce jour étudié l'action pure et vraie qui était le plus homœopathique avec elle, de procurer, souvent en très peu de temps, sans soustraire des humeurs, sans épuiser les forces, comme fait l'allopathie des médecins ordinaires, une amélioration après laquelle le malade pouvait retrouver des jours heureux, et qui surpassait de beaucoup tout ce que les allopathistes avaient jamais obtenu dans des cas rares, lorsqu'un hasard favorable voulait qu'ils s'adressassent bien en puisant dans leurs boîtes de médicaments.

[§ 8] Les maux cédaient en grande partie à une très faible dose du médicament qui s'était montré apte à produire chez l'homme bien portant une série de symptômes semblables à ceux qu'on observait actuellement chez le malade, et quand l'affection n'était pas trop ancienne, portée à un très haut degré, ou trop altérée par l'allopathie, l'effet durait souvent pendant un long espace de temps, de sorte que l'humanité pouvait déjà s'estimer heureuse, et que dans beaucoup de cas elle s'applaudissait réellement d'avoir rencontré un secours venu si à propos. Le sujet traité de cette manière pouvait se croire à peu près en santé, et il lui arrivait même assez souvent de se flatter d'une guérison absolue, lorsqu'il appréciait bien l'état supportable dans lequel il se trouvait alors, et le comparait avec les souffrances qu'il ressentait avant d'avoir été soulagé par l'homœopathie (1).

 

(1) Telles étaient les guérisons de maladies dues à une psore incomplètement développée, lorsque mes élèves leur opposaient, non pas les médicaments qu'on a reconnus depuis tenir le premier rang parmi les antipsoriques, et qui n'étaient point encore connus à cette époque, mais seulement des substances aptes à couvrir le plus homœopathiquement possible les symptômes existants. Ils parvenaient ainsi à faire rentrer la psore dans son état latent, et à procurer, souvent pour de longues années, surtout chez les sujets jeunes et robustes, un bien-être que l'observateur inattentif pouvait regarder comme une véritable santé. Mais, dans les maladies chroniques provoquées par une psore déjà complètement déployée, les seuls médicaments qui fussent connus à cette époque n'opéraient pas plus alors de guérisons radicales qu'ils ne le font encore de nos jours.

 

[§ 9] Cependant il suffisait souvent d'écarts un peu grossiers dans le régime, d'un refroidissement, d'un mauvais temps, d'un froid humide ou d'un orage, de l'automne, quelque doux même qu'il fût, mais surtout de l'hiver et d'un printemps froid, d'un exercice forcé du corps ou de l'esprit, et principalement d'une secousse imprimée à l'économie par une grave lésion extérieure ou par un événement accablant, des frayeurs répétées, un vif chagrin, de grands soucis ou une tristesse prolongée, pour que, si la maladie en apparence guérie dépendait d'une psore déjà très développée, ou si le sujet était d'une constitution affaiblie, l'un ou l'autre des maux dont on avait triomphé reparût bientôt, accompagné même d'accidents nouveaux, sinon plus fâcheux que ceux dont l'homœopathie avait précédemment procuré la suppression, fréquemment du moins tout aussi graves, et maintenant plus opiniâtres. Dans ce dernier cas, le médecin homœopathiste, agissant comme s'il eût été question d'une maladie nouvelle, recourait à celui des médicaments connus qui avait le plus de rapport avec elle, et administrait naturellement avec assez de succès cette substance, qui sur-le-champ remettait le malade dans un meilleur état. Dans le premier cas, au contraire, où, par l'effet des causes dont je viens de faire l'énumération, les maux qui semblaient déjà éteints venaient à reparaître, le moyen dont on s'était bien trouvé la première fois réussissait d'une manière beaucoup moins complète, et quand on le réitérait une troisième fois, il était couronné d'un succès moins marqué encore. Alors, sous l'influence des remèdes homœopathiques en apparence les mieux appropriés, et même lorsqu'il n'y avait rien à redire au genre de vie du malade, on voyait éclater des symptômes nouveaux qu'on ne pouvait faire disparaître qu'incomplètement à l'aide des moyens les plus homœopathiques, et dont il était même impossible de diminuer l'intensité lorsque les circonstances du dehors dont il a été parlé plus haut venaient à entraver la guérison.

[§ 10] Il arrivait bien quelquefois qu'un événement propre à inspirer de la joie, un changement heureux dans la situation extérieure du sujet, un voyage agréable, une saison favorable et sèche, un beau temps soutenu, suspendaient l'affection chronique d'une manière remarquable, et pour un temps plus ou moins long, pendant lequel il pouvait se faire que le disciple de l'école homœopathique supposât la maladie à peu près guérie, et que le malade, donnant peu d'attention à des maux modérés et supportables, se crût lui-même délivré. Mais cette trêve n'était jamais de longue durée, et les fréquentes rechutes du mal finissaient par rendre les médicaments reconnus jusqu'alors pour être le plus homœopathiques et donnés aux doses les plus appropriées, d'autant moins efficaces qu'on en réitérait davantage l'administration. Une époque arrivait même où à peine procuraient-ils un léger soulagement. Mais, d'ordinaire, après des efforts réitérés pour triompher d'une affection qui se reproduisait toujours avec quelques modifications nouvelles, il restait, même lorsque le malade n'avait rien à se reprocher du côté du régime et qu'il exécutait ponctuellement tout ce qu'on lui prescrivait, des maux que les médicaments les plus éprouvés jusqu'alors ne pouvaient ni faire disparaître, ni souvent même diminuer, et qui, se multipliant sans cesse, devenaient à chaque instant de plus en plus fâcheux. Ainsi, au total, le médecin homœopathiste ne parvenait, en agissant ainsi, qu'à retarder la marche de la maladie chronique, qui cependant s'aggravait d'année en année.

[§ 11] Tel était et tel est encore le résultat plus ou moins prompt de ces traitements mis en usage contre toutes les maladies chroniques non vénériennes considérables, même lorsqu'ils semblaient être dirigés rigoureusement d'après les principes connus jusqu'alors de l'art homœopathique. Leur début inspirait de la confiance, leur prolongation produisait des effets de moins en moins favorables, et leur terminaison détruisait tout espoir.

[§ 12] Cependant la doctrine elle-même était et sera éternellement appuyée sur l'immuable base de la vérité. Elle a prouvé au monde, par des faits, qu'on peut avoir foi à son excellence, je dirais presque à son infaillibilité, si ce terme pouvait être employé en parlant de choses humaines.

[§ 13] Elle, l'homœopathie, a enseigné, seule et la première, les moyens de guérir, par des médicaments homœopathiques agissant d'une manière spécifique, les grandes maladies qui constituent des espèces à part, l'ancienne fièvre scarlatine lisse de Sydenham, le pourpre des modernes, la coqueluche, le croup, la sycose, et les dysenteries automnales. Il n'y a pas même jusqu'aux pleurésies aiguës et aux affections typhoïdes contagieuses qu'elle ne ramène promptement à la santé par quelques petites doses de remèdes homœopathiques bien choisis.

[§ 14] D'où venait donc ce résultat moins favorable, ce résultat défavorable qu'avait l'homœopathie dans le traitement des maladies chroniques non vénériennes ? A quelle cause tenait-il qu'on échouait dans tant de milliers de tentatives pour traiter les autres maladies chroniques de manière à procurer une guérison durable ?

[§ 15] Peut-être fallait-il s'en prendre au nombre trop peu considérable encore des médicaments homœopathiques dont les effets purs avaient été éprouvés !

[§ 16] Les adeptes de l'homœopathie se sont arrêtés jusqu'à présent à cette excuse, à cette sorte de consolation. Mais le fondateur de la doctrine n'a jamais pu s'en contenter, d'un côté parce que le nombre croissant d'année en année des médicaments éprouvés sous le rapport de leurs effets purs, n'a point fait faire un seul pas à la thérapeutique des maladies chroniques non vénériennes ; d'un autre côté, parce que les maladies aiguës qui ne sont pas constituées, dès leur principe, de manière à amener infailliblement la mort, non-seulement cèdent à l'emploi bien calculé des remèdes homœopathiques, mais encore tardent peu, pour la plupart, à disparaître sous la seule influence de la force éminemment conservatrice qui ne demeure jamais en repos dans notre organisme.

[§ 17] Pourquoi la force vitale, qui a été instituée pour veiller à l'intégrité de l'organisme, qui travaille sans relâche à amener la guérison, même dans les maladies aiguës les plus graves, et sur laquelle les médicaments homœopathiques exercent une influence si efficace, ne peut-elle point procurer de guérison véritable et durable dans ces maladies chroniques, même avec le secours de médicaments homœopathiques qui couvrent aussi bien que possible les symptômes actuels ? Quel est l'obstacle qui s'y oppose ?

[§ 18] Ce problème, qu'il était si naturel de se poser, dut me conduire à rechercher quelle est la nature de ces maladies chroniques.

[§ 19] Trouver la cause qui fait que tous les médicaments connus à l'homœopathie ne procurent point de guérison réelle dans ces maladies, et arriver, s'il était possible, à des vues plus exactes sur la vraie nature de ces milliers d'affections qui résistent au traitement, malgré l'inébranlable vérité de la loi homœopathique, tel est le sérieux problème dont je me suis occupé jour et nuit depuis les années 1816 et 1817. Dans ce laps de temps, le dispensateur de tout bien m'a permis d'arriver, par des méditations assidues, des recherches infatigables, des observations fidèles et des expériences de la plus parfaite exactitude, à une solution qui doit tourner au profit du genre humain (1).

 

(1) Cependant, je n'ai rien laissé transpirer de ces efforts inouïs, ni dans le public, ni parmi mes élèves, et en cela je n'ai point été retenu par la crainte de l'ingratitude qu'on m'a si souvent témoignée, car je n'ai jamais eu égard ni à l'ingratitude, ni aux persécutions, dans le cours de ma vie, qui, bien que pénible, n'a cependant point été dénuée de satisfaction, à cause de la grandeur du but auquel je tendais. Si j'ai gardé le silence, c'est qu'il est inconvenant et souvent nuisible de parler ou d'écrire sur des choses qui ne sont point encore à maturité. En 1827 seulement les principaux résultats de mes méditations ont été communiqués à ceux de mes disciples qui ont le plus contribué aux progrès de l'art homœopathique, et cette communication n'a pas profité seulement à eux, mais encore à leurs malades. Je l'ai faite afin que la science ne fût pas entièrement perdue pour le monde, si je venais à être rappelé dans le sein de l'éternité avant d'achever mon livre, ce qui n'était pas sans vraisemblance pour un homme presque octogénaire.

 

[§ 20] Le fait que les maladies chroniques non vénériennes, traitées homœopathiquement, même de la meilleure manière, reparaissent cependant après avoir été mises plusieurs fois de côté, qu'elles renaissent toujours sous une forme plus ou moins modifiée et avec de nouveaux symptômes, et qu'elles se reproduisent même chaque année avec un accroissement notable dans l'intensité de leurs accidents ; cette observation si souvent renouvelée fut la première circonstance qui me donna à penser que, dans les cas de ce genre, et même dans toutes les affections chroniques non vénériennes, on n'a point seulement affaire à l'état morbide qui se dessine actuellement, qu'il ne faut pas considérer et traiter cet état comme une maladie à part, puisque, si tel était son caractère, l'homœopathie devrait le guérir en peu de temps et pour toujours, ce qui est contraire à l'expérience. J'en conclus qu'on n'a jamais sous les yeux qu'une portion d'un mal primitif profondément situé, dont la vaste étendue se trahit par les accidents nouveaux qui se développent de temps en temps ; qu'on ne doit donc point espérer en pareil cas, comme on le fait dans l'hypothèse admise jusqu'à présent d'une maladie à part et bien distincte, de procurer une guérison durable, garantissant, soit du retour de l'affection elle-même, soit de l'apparition d'autres symptômes nouveaux et plus graves à sa place ; que, par conséquent, il est nécessaire de connaître l'étendue entière de tous les accidents et symptômes propres au mal primitif inconnu, avant de pouvoir se flatter de découvrir un ou plusieurs médicaments homœopathiques à ce dernier, qui soient capables de le couvrir, de le vaincre et de le guérir dans toute son étendue, et par suite aussi dans tous ses embranchements, c'est-à-dire dans celles de ses parties qui donnent lieu à tant de maladies diverses.

[§ 21] Mais ce qui montrait clairement en outre que le mal primitif, à la recherche duquel j'étais, devait être de nature miasmatique et chronique, c'est que jamais il ne lui arrive d'être vaincu par l'énergie d'une constitution robuste, de céder au régime le plus salubre, au genre de vie le plus régulier, ou de s'éteindre de lui-même, mais que jusqu'à la fin de la vie il s'aggrave sans cesse avec les années, en prenant la forme d'autres symptômes plus fâcheux (1), comme il arrive à toute maladie miasmatique chronique. C'est ainsi, par exemple, qu'une affection vénérienne chancreuse, qui n'a jamais été combattue par le mercure, son spécifique, et qui s'est transformée en syphilis, ne s'éteint jamais d'elle-même, augmente chaque année, même chez les sujets les plus robustes et qui mènent la vie la plus régulière, et ne cesse non plus qu'à la mort de déployer des symptômes à chaque instant nouveaux et toujours de plus en plus fâcheux.

 

(1) Assez souvent la suppuration du poumon dégénérait en aliénation mentale, le dessèchement d'ulcères en hydropisie ou en apoplexie, la fièvre intermittente en asthme, les affections du bas-ventre en douleurs dans les articulations ou en paralysies, les rhumatismes en hémorragies, etc., et il n'était pas difficile d'apercevoir que la nouvelle maladie devait avoir sa source également dans l'ancienne affection existante, et que ce ne pouvait être qu'une des parties d'un tout beaucoup plus grand.

 

[§ 22] J'en étais arrivé là lorsque mes recherches et mes observations sur les maladies chroniques non vénériennes me firent reconnaître, dès le premier abord, que l'impossibilité de guérir homœopathiquement certaines affections qui s'offraient comme des maladies particulières et jouissant d'une existence indépendante, ne paraissait que trop tenir, dans la plupart des cas, à une gale dont le sujet avait été atteint jadis ; qu'ordinairement même la date de tous les maux qu'il avait éprouvés depuis remontait jusqu'à l'époque de cet exanthème. Une attention soutenue me fit reconnaître en outre, chez les personnes atteintes de maladies chroniques qui n'avouaient pas avoir eu la gale, n'y avaient point fait attention, chose très fréquente, ou du moins ne s'en souvenaient pas, qu'on parvenait communément à découvrir que les traces légères de cette affection (boutons de gale isolés, dartres, etc.) s'étaient manifestées de temps en temps, quoique rarement, comme pour attester sans réplique l'infection à laquelle elles avaient été en proie dans les temps passés.

[§ 23] Ces circonstances, jointes au fait constaté par d'innombrables observations des médecins (1), et quelquefois aussi par ma propre expérience, que la suppression de l'exanthème psorique, soit par un traitement mal dirigé, soit par toute autre cause, avait été instantanément suivie, chez des sujets d'ailleurs bien portants, de symptômes semblables ou analogues, ne pouvaient pas me laisser le moindre doute sur l'ennemi intérieur que j'avais à combattre avec le secours de la médecine.

 

(1) Dans ces derniers temps encore, par Autenrieth (V. Gazette de Tubingue, pour l'histoire naturelle et la médecine, t. II, cah. 2).

 

[§ 24] Peu à peu j'appris à connaître des moyens plus efficaces contre cette maladie primitive, source de tant de maux, que j'appelle psore, afin de la désigner sous un nom général, contre cette affection psorique interne avec ou sans éruption cutanée ; et en appliquant ces médicaments au traitement d'affections chroniques semblables, auxquelles les malades ne pouvaient point assigner pour cause une infection de ce genre, il devint évident pour moi, d'après les succès que j'obtins, que, dans le cas même où le sujet ne se souvenait pas d'avoir eu la gale, les maux dont il se plaignait devaient cependant provenir d'une gale contractée peut-être tandis qu'il était encore au berceau, ou effacée de son souvenir, conjecture à l'appui de laquelle venaient très souvent les informations prises auprès des parents.

[§ 25] L'observation assidue de la vertu curative des remèdes antipsoriques, à la découverte desquels j'arrivai, dès les premières de ces onze années, ne fit que me confirmer de plus en plus dans la conviction que telle devait être fréquemment l'origine non-seulement des maladies chroniques légères, mais encore de celles qui offraient plus de gravité, et même des plus considérables.

[§ 26] Elle me persuada que non-seulement la plupart des innombrables maladies de peau qui ont été distinguées et dénommées d'une manière si minutieuse par Willan, mais encore presque toutes les pseudo-organisations, depuis les verrues aux doigts jusqu'aux tumeurs enkystées les plus volumineuses, depuis les simples déformations des ongles jusqu'aux gonflements des os, aux déviations de la colonne vertébrale et à plusieurs autres ramollissements ou distorsions des os, dans l'enfance ou dans l'âge avancé ; que les saignements de nez fréquents, les congestions de sang dans les veines du rectum, les flux sanguins par l'anus, l'hémoptysie, l'hématémèse et l'hématurie, l'aménorrhée et la métrorrhagie, les sueurs nocturnes habituelles et l'aridité de la peau devenue sèche comme un parchemin, les diarrhées habituelles, la constipation opiniâtre, les douleurs chroniques errant çà et là par le corps, et les convulsions reparaissant pendant plusieurs années de suite ; que les ulcérations, et phlegmasies chroniques, les atrophies, la surexcitation, les vices divers et l'abolition de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût et du toucher, l'excès et l'extinction de l'appétit vénérien, les perversions des facultés intellectuelles, depuis la démence jusqu'à l'extase, depuis la mélancolie jusqu'à la fureur, les lipothymies, les vertiges et les maladies du cœur, les affections du bas-ventre, avec tout le cortège des maux appelés hystérie et hypocondrie ; en un mot, que des milliers d'affections chroniques auxquelles la pathologie assigne des noms différents, ne sont, à peu d'exceptions près, que des rejetons de la psore polymorphe. En continuant mes observations, mes comparaisons et mes expériences dans ces dernières années, je demeurai convaincu que les affections chroniques du corps et de l'âme, qui varient tant sous le rapport des accidents qu'elles déterminent et des formes qu'elles revêtent chez les divers individus, ne sont toutes, quand on ne doit pas les mettre sur le compte des deux maladies vénériennes, la syphilis et la sycose, que des manifestations partielles de ce miasme chronique primitif, lépreux et psorique, c'est-à-dire des dérivés d'une seule et même immense maladie fondamentale, dont les symptômes presque innombrables ne forment qu'un seul tout, et ne doivent être considérés et traités que comme des membres d'une seule et unique maladie. De même, dans une grande épidémie de typhus, par exemple celle de l'année 1813, un malade ne présente que quelques-uns des symptômes propres à l'épidémie ; un second en offre aussi quelques-uns seulement, mais différents ; un troisième, un quatrième, d'autres encore : tous cependant sont atteints d'une seule et même fièvre pestilentielle, et l'on est obligé de prendre les symptômes chez tous ces malades, ou chez beaucoup d'entre eux, pour se former une image complète du typhus régnant, tandis que le moyen ou les moyens reconnus homœopathiques (1) guérissent le typhus entier, et par conséquent aussi déploient une efficacité spécifique dans chaque cas individuel, quoique chaque malade offre des symptômes différents de ceux qu'on observe chez les autres, et que chacun d'eux semble être atteint d'une autre affection (2).

 

(1) Dans le typhus de 1813, la bryone et le sumac vénéneux furent les remèdes spécifiques pour tous les malades.

 

(2) Voyez l'Exposition de la Doctrine homœopathique, ou Organon de l'art de guérir, trad. par A. J. L. Jourdan, Paris, 1845, § 105-108.

 

[§ 27] Il en est de même, seulement sur une bien plus grande échelle, de la psore, cette source commune de tant de maladies chroniques, dont chacune paraît différer essentiellement de toutes les autres, quoique au fond elle soit la même chose, ainsi que le démontrent et la similitude de plusieurs symptômes qui se manifestent également dans toutes pendant leur cours progressif, et la guérison de toutes par les mêmes moyens curatifs.

[§ 28] Toutes les maladies chroniques de l'homme, même celles qu'on abandonne à elles-mêmes, et que nul traitement irrationnel ne vient aggraver, ont, comme je l'ai dit, une persévérance et une durée telles qu'aussitôt qu'elles se sont développées, quand l'art n'en procure point la guérison radicale, elles vont toujours en empirant avec les années, et que les forces propres de la nature la plus robuste, secondées même par un régime et un genre de vie fort réguliers, ne peuvent ni les diminuer, ni moins encore les vaincre et les éteindre, que par conséquent elles ne disparaissent jamais d'elles-mêmes, mais croissent et s'aggravent jusqu'à la mort. Elles doivent donc avoir toutes pour cause des miasmes chroniques stables, qui leur permettent d'agrandir continuellement le cercle de leur existence parasite dans l'économie humaine.

[§ 29] En Europe, et aussi dans d'autres contrées du globe, on ne trouve, d'après tous les renseignements qui nous sont parvenus, que trois de ces miasmes chroniques, dont les maladies se manifestent par des symptômes locaux, et d'où proviennent, sinon toutes, du moins la plupart des affections chroniques ; ce sont la syphilis, que j'appelais autrefois maladie vénérienne chancreuse, la sycose ou la maladie des fics, et enfin la psore, qui est la source de l'exanthème de la gale. Cette dernière étant la plus importante de toutes, c'est d'elle qu'il va être question d'abord.

[§ 30] C'est la psore, cette maladie chronique miasmatique la plus ancienne, la plus généralement répandue, la plus fâcheuse, et cependant la plus méconnue de toutes, qui tourmente les peuples depuis tant de milliers d'années. Mais, depuis les derniers siècles, elle est devenue la mère des milliers de maux non vénériens, aigus et chroniques, incroyablement diversifiés, dont le genre humain se trouve maintenant affligé chaque jour de plus en plus sur toute la surface habitée de la terre.

[§ 31] La psore est la plus ancienne maladie chronique miasmatique que nous connaissions.

[§ 32] Aussi chronique que la syphilis ou que la sycose, et par conséquent, lorsqu'on ne la guérit point d'une manière radicale, ne s'éteignant non plus qu'au dernier souffle de la vie, même la plus longue, puisque la nature, quelque robuste qu'elle soit, ne parvient jamais à la détruire par ses propres forces, elle est en outre, de toutes les maladies chroniques miasmatiques, la plus ancienne et celle qui présente le plus de têtes.

[§ 33] Pendant tout le temps qui s'est écoulé depuis l'époque où elle a frappé le genre humain, car l'histoire la plus reculée des plus anciens peuples ne remonte point jusqu'à leur origine, les phénomènes morbides par lesquels elle se manifeste ont acquis une telle extension, jusqu'à un certain point explicable par l'immense développement qu'elle a dû prendre depuis si longtemps dans tant de millions d'organismes par lesquels elle a passé, qu'on ne peut presque plus nombrer ses symptômes secondaires, et que toutes les affections chroniques naturelles (c'est-à-dire non produites par l'art des médecins ou par des travaux insalubres sur le mercure, le plomb, l'arsenic, etc.), qui figurent sous cent noms différents dans la pathologie ordinaire, la reconnaissent pour véritable et unique source, à l'exception de celles qui sont dues à la syphilis, et de celles, bien plus rares encore, qui proviennent de la sycose.

[§ 34] Les plus anciens monuments historiques que nous possédions parlent déjà de la psore très développée. Moïse (1) en a dépeint plusieurs modifications, il y a trente-quatre siècles. Cependant il paraît qu'à cette époque, et comme elle a continué de le faire parmi les Israélites, cette affection avait fixé son principal siège aux parties extérieures du corps, de même qu'elle l'a fait ensuite, soit chez les Grecs avant leur civilisation, soit plus tard chez les Arabes, soit enfin en Europe durant la barbarie du moyen âge. Il n'entre pas dans mon sujet de rapporter les noms que les différents peuples ont donnés aux variétés plus ou moins malignes de lèpre (symptômes extérieurs de la psore), qui défiguraient diversement l'extérieur du corps. Ces noms nous importent fort peu, puisque l'essence de la maladie psorique pruriteuse et miasmatique est au fond r